Disparition d’Okwui Enwezor, le mentor de l’art contemporain africain

La Biennale de Venise, pour laquelle il fut un commissaire très remarqué en 2015, a annoncé le décès de cette grande figure de l’art et des idées. Nigérian de naissance et américain de carrière, il fut le premier non-Européen à diriger une édition de la Documenta.

Okwui Enwezor - African Arty

 

On se souviendra d’Okwui Enwezor, de son sourire éclatant, de son charme soyeux, de son intelligence rompue à tous les débats, lorsque, commissaire général très attendu de la 56e Biennale de Venise en 2015, il en présenta les secrets, au crépuscule, sur la terrasse du QG de la Biennale qui s’ouvre sur le Grand Canal, la Pointe de la Douane et le merveilleux de Venise. C’est d’ailleurs le président de la Biennale, Paolo Baratta, qui a annoncé officiellement vendredi sa mort à Munich le 15 mars, à seulement 55 ans, saluant cette biennale qui fut l’acmé de sa carrière. Il a rendu hommage à «sa grande ouverture envers les artistes du monde entier, son sens aigu de la responsabilité en tant que commissaire, son courage dans la promotion et la défense du fondamental en art… sa grande honnêteté intellectuelle et son talent sophistiqué en matière d’analyse et de choix».

Né le 23 octobre 1963 à Calabar (Nigeria), Okwui Enwezor est le grand pionnier et théoricien de l’art contemporain africain, dont il a défendu la singularité, la multiplicité et la force. Parfois avec un sens redouté de la dialectique. Il en a permis la reconnaissance à la faveur des Cultural Studies et il en a incarné la grande référence intellectuelle.

Arrivé à 18 ans dans le Bronx

Fils d’une famille aisée, appartenant à l’ethnie des Igbos, de la ville d’Awkuzu où se tient le gouvernement local d’Oyi dans l’État d’Anambra, Okwui Enwezor arrive dès 1982, à 18 ans, dans le Bronx, après juste un semestre à l’université du Nigeria. Il étudie conjointement arts et politique à l’université de New Jersey City, ce qui restera sa force et sa signature parce que cet alliage est à la fois révolutionnaire et prémonitoire. Il suffit de voir aujourd’hui comment les musées, du MoMA et du Whitney de New York à la Tate Modern de Londres, se dépêchent d’accrocher les grands artistes africains et afro-américains sur leurs cimaises. Il suffit aussi, pour en juger, de lire l’essai très engagé et passionnant qu’Okwui Enwezor a écrit sur Jean-Michel Basquiat dans le catalogue de la rétrospective qui a envahi la Fondation Vuitton cet hiver. Basquiat y perdait en gentil exotisme, y gagnait en dure révolte. À l’image de l’histoire afro-américaine, une certaine violence se cachait au détour de son écriture cérébrale, pointilleuse et sévère.

Les premiers pas d’Okwui Enwezor furent en poésie: il récita à la Knitting Factory et au Nuyorican Poets Cafe dans l’East Village de Manhattan. Avec ses compatriotes africains Chika Okeke-Agulu et Salah Hassan, il créa alors depuis son appartement de Brooklyn une revue trisannuelle, Nka Journal of Contemporarary African Art. (NKa est un mot Igbo qui veut dire «art» et «faire, créer»). Son premier coup d’éclat muséal fut au Guggenheim Museum en 1996 où il était le commissaire de l’exposition In/Sight. Elle dévoilait 30 photographes africains et remettait ces artistes dans le contexte de la décolonisation et l’émergence des pays africains indépendants.

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